Notes pour une allocution de
M. Howard Sapers,
enquêteur correctionnel du Canada
à l'occasion de sa comparution devant le Comité sénatorial
permanent des Affaires juridiques et constitutionnelles
Le jeudi 14 février 2008
de 12 h à 13 h 30
Le Bureau de l'enquêteur correctionnel a été établi en
1973 en vue de renforcer la reddition de comptes et la surveillance du système
correctionnel fédéral. Le Bureau a reçu un mandat législatif
le 1er novembre 1992 à l'issu de l'adoption de la Loi sur le système
correctionnel et la mise en liberté sous condition. Le Bureau enquête
sur les plaintes de délinquants sous responsabilité fédérale
particulières et tente de les régler. Il a en outre la responsabilité
de revoir les politiques et les procédures du Service correctionnel du Canada
relativement aux plaintes particulières, et de formuler des recommandations.
De cette façon, il est possible de cerner et de traiter de façon adéquate
les préoccupations systémiques.
Ce mandat illustre des éléments importants du système de justice
pénale. Le Bureau de l'enquêteur correctionnel reflète les valeurs
des Canadiens en matière de respect de la loi et des droits de la personne,
ainsi que leurs attentes à l'égard des employés et des cadres
supérieurs du Service correctionnel, lesquels sont responsables de l'application
de la loi et des politiques en leur nom.
Puisque votre Comité examine le projet de loi C-2, j'estime qu'il est important
de vous faire connaître les préoccupations soulevées par mon
Bureau concernant la capacité du Service correctionnel du Canada (SCC) en
matière de programmes. On offre des programmes correctionnels aux délinquants
sous responsabilité fédérale afin de favoriser leur réinsertion
sans danger dans la collectivité en temps opportun. Avant de parler plus
en détail des programmes, j'aimerais profiter de l'occasion et présenter
au Comité quelques brèves observations concernant le projet de loi
C-2.
- Je crois fermement que des politiques fondées sur des données probantes
sont essentielles pour guider toute proposition législative. C'est d'autant
plus important en matière de sécurité publique.
- Je suis d'accord avec l'analyse figurant dans le résumé législatif
du projet de loi C-2, notamment :
-
- « [.] les recherches n'appuient pas en général
l'utilisation des peines minimales obligatoires à des fins de dissuasion
[.] ».
- « Les périodes d'emprisonnement plus longues font augmenter
les coûts du système carcéral, qui ne sont pas nécessairement
compensés par la réduction de la criminalité et de la récidive.
»
- « [.] les délinquants autochtones sont, de manière
disproportionnée, condamnés à des peines minimales obligatoires.
»
- Ce dernier point ne peut être négligée puisque l'année
dernière, nous avons estimé que le taux d'incarcération global
des Autochtones canadiens était de 1 024 sur 100 000, c'est-à-dire
neuf fois plus élevé que pour les Canadiens non-autochtones. Le projet
de loi C-2 devrait être soigneusement examiné afin de déterminer
si les dispositions qu'il contient impacteront la situation.
- Bref, je crois que le projet de loi C-2 fera augmenter la population carcérale
au pays, et cette augmentation alourdira la capacité déjà inadéquate
du Service correctionnel du Canada (SCC) de fournir des programmes aux délinquants
sous responsabilité fédérale en temps opportun.
J'aimerais maintenant passer directement à la question de l'accès
aux programmes et de la prestation en temps opportun dans les établissements
correctionnels fédéraux. Nous savons que les programmes et les traitements
fondés sur des données probantes peuvent réduire la récidive
de manière importante, et je remercie le SCC d'avoir adopté de tels
programmes et de telles approches de traitement. Le dernier Rapport sur les plans
et les priorités du SCC déposé devant le Parlement mentionne
les éléments suivants :
- « L'approche correctionnelle du SCC est basée sur la recherche
et l'expérience. Les travaux de recherche en criminologie ont montré
à maintes reprises que l'approche prévoyant la mise en liberté
graduelle et contrôlée des délinquants, lorsque cela peut se
faire sans danger et que les mesures de surveillance et de soutien appropriées
sont prises, est la meilleure façon d'assurer la sécurité de
nos collectivités à court et à long terme. Les délinquants
qui bénéficient d'interventions ciblées sont moins susceptibles
de récidiver. »
Le Comité établi par le ministre de la Sécurité publique
en vue de lui fournir des conseils indépendants a récemment sanctionné
cette approche. Dans son rapport intitulé Pour une sécurité
publique accrue, le Comité d'examen du SCC a reconnu tout particulièrement
que la mise en ouvre de programmes correctionnels fondés sur des données
probantes, jumelée à des processus d'évaluation et d'accréditation,
représente la meilleure approche, et que celle-ci doit être conservée.
À leur admission dans un pénitencier, tous les délinquants
sont évalués, et un plan correctionnel décrivant les programmes
à suivre est mis en place. De fait, le SCC a des programmes et des initiatives
avant-gardistes concernant l'éducation, l'emploi, la toxicomanie, les compétences
psychosociales, le traitement des délinquants sexuels, le traitement des
délinquants violents et la prévention de la violence familiale, lesquels
permettent de réduire la récidive de manière importante.
Le SCC continue de faire des progrès dans le domaine de l'évaluation
du risque grâce à l'amélioration des outils actuels ou à
l'élaboration de nouveaux outils pour évaluer le risque et les besoins
des différents segments de sa population carcérale. Cependant, ces
progrès sont lents, et on peut démontrer que certains outils continuent
d'imposer des classifications de sécurité plus élevées
que ce qui est nécessaire. Ainsi, certains délinquants, notamment
les délinquantes et les délinquants autochtones, sont placés
de manière inadéquate dans des établissements à sécurité
plus élevée que la situation le justifie.
Malgré l'établissement de certains bons programmes au SCC et les progrès
restreints visant à assurer la validité et la fiabilité de
ses outils d'évaluation du risque et des besoins, le Bureau s'inquiète
profondément de la diminution de la capacité du Service correctionnel
à préparer de manière efficace et en temps opportun les délinquants
en prévision de leur audience de libération conditionnelle. La capacité
restreinte du SCC d'offrir des programmes a une incidence sur la capacité
des délinquants de mettre en pratique leur plan correctionnel, ce qui, par
conséquent, retarde leur réinsertion sans danger dans la collectivité.
Un grand nombre de ces retards découlent directement de la capacité
du Service correctionnel de fournir les évaluations et les traitements requis
avant la date fixée pour l'audience de libération conditionnelle du
délinquant. Puisque le Service correctionnel fait maintenant face à
des contraintes financières, la situation est devenue critique. Davantage
de délinquants retourneront dans la collectivité sans avoir été
préparés de manière adéquate, et ils feront l'objet
de surveillance pendant une période plus courte. La plupart du temps, la
réinsertion graduelle en temps opportun des délinquants est le meilleur
moyen d'assurer la sécurité publique.
Afin de régler certaines questions liées à la préparation
des cas et à l'accès aux programmes en temps opportun, un groupe de
travail conjoint composé de membres du Service correctionnel du Canada, de
la Commission nationale des libérations conditionnelles et du Bureau de l'enquêteur
correctionnel a été mis en place. En décembre 2004, le Comité
a communiqué son Rapport sur les facteurs causant des retards dans le traitement
des demandes présentées à la CNLC. Le Rapport présente
des recommandations visant à effectuer les examens relatifs à la mise
en liberté sous condition en temps opportun. On recommande également
d'offrir aux délinquants qui comparaissent devant la Commission l'aide et
les programmes dont ils ont besoin pour leur réinsertion sans danger dans
la collectivité en temps opportun. Jusqu'à présent, peu ne
prouve que la situation s'est améliorée, bien au contraire
:
- Selon la Commission nationale des libérations conditionnelles (CNLC), la
proportion de libérations d'office de délinquants sous responsabilité
fédérale encore en détention qui n'ont jamais été
en liberté conditionnelle a connu une hausse entre 2002-2003 et 2006-2007,
passant de 66 % à 73 %.
- Au cours des six dernières années, les données du SCC démontrent
que même si la population carcérale a augmenté, les programmes
offerts ont diminué de 26 %.
- Le budget total du SCC est de 1,8 milliard de dollars. Le SCC attribue uniquement
27 millions de dollars aux programmes de base, soit 1,5 % de son budget total.
Nous appuyons les efforts du Service correctionnel visant à offrir des ressources
en vue d'améliorer l'accès en temps opportun à une série
de programmes et de traitements efficaces pour les délinquants. Dans mon
dernier rapport annuel, j'ai déterminé des obstacles précis
à la réinsertion dans les domaines de l'accès aux programmes
:
- longues listes d'attente pour les programmes, de sorte que des programmes sont offerts
aux délinquants à la fin de leur peine, parfois après leur
date d'admissibilité à la libération conditionnelle;
- renonciations, reports et retraits de demandes d'audiences de la CNLC à cause
de problèmes d'accès aux programmes;
- pénurie d'intervenants et d'agents de programmes, surtout ceux qui ont les
compétences requises pour dispenser les programmes qui s'adressent particulièrement
aux Autochtones;
- accès limité aux programmes offerts dans la collectivité, surtout
pour les délinquants autochtones et les délinquantes;
- absence ou insuffisance de programmes de lutte contre les gangs dans la plupart
des établissements, ce qui signifie que c'est le recours à l'isolement
qui devient rapidement la norme à cet égard;
- retards dans l'évaluation et la mise en ouvre à l'échelle nationale
des programmes pour Autochtones;
- manque chronique de programmes de base conçus spécialement pour les
Autochtones dans les établissements à sécurité maximale,
ce qui veut dire que les délinquants autochtones, qui ne peuvent pas mettre
en pratique leur plan correctionnel, doivent être transférés
à des établissements de niveau de sécurité moindre pour
avoir accès aux programmes pour Autochtones.
J'aimerais profiter de l'occasion pour approfondir ce dernier point en fournissant
un exemple concret qui illustre le genre de répercussions que peut avoir
pour les délinquants autochtones le fait de ne pas avoir d'outils d'évaluation
du risque efficaces et de ne pas avoir accès aux programmes en temps opportun.
La combinaison du surclassement et du manque de programmes pour les Autochtones
illustre bien comment les obstacles systémiques peuvent nuire à la
réinsertion des délinquants. Les délinquants autochtones sont
surclassés parce que le SCC n'a pas encore d'outils d'évaluation du
risque valables et adaptés à la culture. Par conséquent, les
délinquants autochtones sont placés dans des établissements
à sécurité maximale d'une manière disproportionnée
et inadéquate. Ils ont accès à peu de programmes ou à
aucun programme de base conçus pour leurs besoins uniques. Notre examen des
programmes dans plusieurs établissements démontrent que peu de programmes
de base conçus pour répondre aux besoins des délinquants autochtones
sont offerts pour répondre à la demande. Ce scénario trop bien
connu, du moins partiellement, explique les raisons pour lesquelles la réinsertion
des délinquants autochtones accuse un retard par rapport à la réinsertion
d'autres délinquants.
En conclusion, il ne fait aucun doute que le SCC est déterminé à
faire de réels progrès afin d'élaborer des outils fiables et
valables d'évaluation du risque et des besoins et afin d'augmenter sa capacité
à offrir des programmes. Cependant, les ressources allouées pour remplir
son mandat, lequel consiste à préparer les délinquants à
une réinsertion sans danger en temps opportun, sont nettement insuffisantes.
Des ressources additionnelles sont actuellement requises. Le comité d'experts
indépendants chargés de faire rapport au ministre et le SCC le reconnaissent
tous les deux. Le Bureau continue de s'inquiéter des répercussions
négatives de la situation actuelle pour la sécurité publique
et du fait que l'augmentation de la population carcérale sans l'ajout de
ressources ne fera qu'aggraver cette situation.
Je suis maintenant prêt à répondre à vos questions.
Merci.
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