Notes pour une allocution de
M. Howard Sapers,
l'Enquêteur correctionnel du Canada,
à l'occasion de sa comparution devant le
Comité sénatorial spécial sur le vieillissement
Lundi 4 février 2008
de 12 h 30 à 15 h 30
En tant qu'Enquêteur correctionnel, mon rôle consiste à agir
à titre de protecteur indépendant des délinquants sous responsabilité
fédérale. Il m'incombe aussi d'examiner les politiques et les procédures
du Service correctionnel du Canada (SCC), de formuler des recommandations à
ce sujet et de veiller à ce que les sources de préoccupations soient
repérées et traitées correctement.
Mon mandat illustre des éléments importants du système de justice
pénale. LeBureau de l'enquêteur correctionnel (BEC) reflète
les valeurs des Canadiens en matière de respect de la loi et des droits de
la personne, ainsi que leurs attentes à l'égard des employés
et des cadres supérieurs du Service correctionnel, lesquels sont responsables
de l'application de la loi et des politiques en leur nom. Après tout, des
services correctionnels efficaces favorisent la sécurité publique.
Je suis ici aujourd'hui pour faire état de mes préoccupations au sujet
des délinquants âgés. Par délinquants âgés,
le Service correctionnel entend ceux de 50 ans et plus, parce que le vieillissement
intervient une dizaine d'années plus tôt en milieu correctionnel en
raison de facteurs tels que le statut socio-économique, l'accès aux
soins de santé et le mode de vie difficile. Les délinquants âgés
représentent environ 16 % de la population carcérale, soit quelque
2200 détenus sous responsabilité fédérale (270 d'entre
eux ont 65 ans ou plus).
L'augmentation constante du nombre de délinquants âgés incarcérés
dans les établissements fédéraux n'est pas un phénomène
nouveau. Le Service correctionnel a commencé à s'intéresser
de plus en plus à la hausse du nombre de délinquants âgés
il y a une dizaine d'années environ. À cette époque, il a admis
que sa capacité de répondre aux besoins des délinquants âgés
était déficiente et que si aucune mesure corrective n'était
prise, le problème s'aggraverait, car on prévoyait que le nombre de
délinquants âgés continuerait d'augmenter.
En novembre 1999, le Service correctionnel a pris une mesure décisive en
créant la nouvelle Division des services aux délinquants âgés,
dont le mandat consistait à élaborer une stratégie correctionnelle
adaptée aux besoins des délinquants âgés.
À cette époque, le Bureau de l'enquêteur correctionnel a soutenu
le Service correctionnel dans ses mesures proactives destinées à traiter
un problème nouveau et il a participé à la consultation avec
le Service correctionnel. Le SCC a établi une vaste stratégie portant
sur les principaux besoins des délinquants âgés, dont :
- la planification du logement dans les établissements;
- les services correctionnels communautaires (la surveillance et les programmes offerts
aux délinquants libérés);
- les soins de santé physique et mentale (y compris les soins palliatifs);
- la dotation et la formation du personnel afin de répondre aux besoins des
délinquants âgés;
- l'évaluation, la gestion des cas et la planification de la mise en liberté.
Dans son rapport annuel de 2000-2001, mon Bureau a indiqué que le Rapport
sur les délinquants âgés du Service correctionnel lui
paraissait être un document crucial et que, si ses recommandations étaient
appliquées, il permettrait, dans une large mesure, de résoudre
les problèmes avec lesquels sont aux prises les délinquants âgés.
À cette époque, le Service correctionnel s'est engagé à
régler les problèmes liés au logement, aux soins palliatifs,
aux options de réintégration et à l'élaboration de programmes.
Malheureusement, peu après la publication de son rapport, le Service correctionnel
s'est éloigné de la mise en ouvre de ses nombreuses recommandations.
À l'origine, on a parlé d'un « changement de priorités » pour justifier l'inaction; toutefois, il est apparu plus tard qu'un
manque de ressources faisait aussi partie du problème. Le Service correctionnel
a commencé à prendre ses distances à l'égard de son
rapport et adopté une approche visant à fournir des programmes et
des soins de santé individualisés, fondés sur une évaluation
des besoins de chaque détenu, peu importe son âge.
En mars 2004, la Revue canadienne de santé publique a publié
un rapport intitulé « Évaluation des besoins en soins de
santé des détenus sous responsabilité fédérale » dans laquelle on faisait remarquer que, depuis 1993, le nombre de
détenus de 50 ans ou plus avait augmenté de 60 %, alors que le nombre
des 65 ans ou plus avait augmenté de 87 %. Les auteurs de ce rapport exhortaient
les autorités à accorder une attention particulière aux besoins
en soins de santé de ce segment croissant de la population carcérale.
Ils décrivaient les problèmes psychosociaux de ce groupe comme suit
:
- Isolement des autres détenus ou manque de rapports avec eux étant
donné la proportion relativement petite de détenus âgés;
- Vulnérabilité physique à des répercussions plus graves
d'un acte d'agression;
- Plus de difficulté à s'adapter à un nouveau milieu et plus
de temps requis pour faire cette adaptation;
- Taux plus élevé de suicide;
- Plus grande probabilité de mourir en prison;
- Incidence plus élevée de perte de soutiens dans la collectivité
(p. ex. conjointe, parents, amis).
Les auteurs soulignaient un certain nombre de questions en matière de planification
sur lesquelles il faudrait se pencher, dont les suivantes :
- Intégrer les détenus âgés dans la population carcérale
générale ou les loger dans des unités spéciales;
- L'aménagement physique des établissements (distances entre les bâtiments,
escaliers, surpeuplement, espace pour fauteuils roulants);
- Les programmes et services (besoins alimentaires des détenus âgés,
adaptation des programmes à leurs contraintes physiques, mentales et sociales);
- La formation du personnel (les défis ne sont pas les mêmes que chez
les détenus plus jeunes).
Avant que je vous donne plus de détails sur les besoins des délinquants
âgés et les défis qu'ils présentent, permettez-moi de
souligner certaines initiatives positives mises en ouvre par le Service correctionnel :
- L'Établissement du Pacifique/CRT a un excellent programme de soins palliatifs.
Les détenus qui prennent soin d'autres détenus ayant des besoins particuliers
(personnes âgées et délinquants aux prises avec des difficultés
physiques) sont des assistants en soins de santé auprès de leurs pairs.
Chaque assistant se voit être jumelé à un détenu ayant
besoin d'aide et il lui prête main-forte pendant toute la journée.
Comme il s'agit d'un travail, ils touchent une rémunération. Je crois
comprendre que la majorité des assistants en soins de santé auprès
de leurs pairs prennent leur travail au sérieux - il leur arrive même
d'appeler au Bureau de l'enquêteur correctionnel pour eux.
- Pour assurer une approche uniforme en matière de soins palliatifs au sein
du Service correctionnel, il est maintenant obligatoire de se conformer aux Lignes
directrices sur les soins palliatifs lorsqu'une maladie terminale est diagnostiquée.
Ces lignes directrices ainsi que celles liées à la planification des
congés sont actuellement examinées.
- Certains établissements résidentiels communautaires, ou maisons de
transition, ont acquis des compétences dans les soins à prodiguer
aux délinquants âgés.
Malgré tout cela, il n'y a toujours pas de plan complet pour répondre
aux besoins des délinquants âgés, et les cas portés à
notre attention ces dernières années ne laissent
pas entendre que des progrès suffisants ont été
réalisés pour répondre à ces besoins croissants. Permettez-moi
de vous présenter quelques exemples de situations sur lesquelles nous sommes
appelés à nous pencher :
- Certains délinquants âgés sont incarcérés dans
des établissements à sécurité moyenne et maximale même
s'ils ont des problèmes de mobilité ou une maladie tellement graves
qu'ils ne présenteraient aucune menace pour la sécurité publique
s'ils étaient placés dans un établissement à sécurité
minimale. À cause de cette situation, ils ne peuvent avoir accès à
l'éventail complet des soutiens communautaires et des programmes correctionnels.
- De nombreux délinquants âgés, dont certains sont septuagénaires
et très malades ou lourdement handicapés, ont dépassé
leur date d'admissibilité à la libération conditionnelle. On
peut se demander pourquoi ils n'ont pas été mis en liberté
sous condition dans la collectivité sous une forme ou une autre. Des données
récentes du SCC révèlent que plus de 150 détenus âgés
de plus de 65 ans ont dépassé leur date d'admissibilité à
la semi-liberté ou à la libération conditionnelle totale.
- Le Service correctionnel poursuit ses efforts en vue d'assurer un financement adéquat
et permanent qui permettra d'améliorer sa capacité de fournir des
services de santé mentale au nombre croissant de délinquants ayant
des troubles psychiatriques. Le pourcentage de délinquants de ce groupe a
plus que doublé au cours des dix dernières années. Les délinquants
âgés ayant des problèmes de santé mentale et des déficits
cognitifs sont vulnérables, et le fait que le Service correctionnel admet
lui-même ne pas avoir assez de moyens pour répondre à leurs
besoins continue d'inquiéter grandement leBureau de l'enquêteur correctionnel.
De nombreux délinquants aux prises avec des problèmes de santé
mentale sont placés en isolement protecteur ou sont victimisés par
d'autres délinquants.
- Le manque de programmes offerts par le Service correctionnel à la population
carcérale et les retards dans leur mise en ouvre constituent un problème
majeur. Les longues listes d'attente font en sorte que les programmes ne sont offerts
que très tard au cours de la peine des délinquants, souvent même
après leur date d'admissibilité à la libération conditionnelle.
Les retards dans la participation aux programmes sont liés directement aux
retards dans la mise en liberté sous condition. À cause de cela, il
peut arriver que certains délinquants soient mal préparés à
réintégrer la collectivité et que, lorsqu'ils sont mis en liberté,
ils le soient trop souvent dans le cadre d'une libération d'office, qui fait
l'objet d'une surveillance de moins longue durée par un agent de libération
conditionnelle.
- Peu d'initiatives et d'options en matière de logement ont été
élaborées pour répondre aux besoins physiques des délinquants
âgés. Il faut mettre en place des programmes précis et des mesures
spéciales de logement.
- Certains délinquants âgés se sentent isolés ou ont cessé
de participer à de saines activités en raison de l'absence de possibilités
qui leur sont offertes. Bon nombre d'entre eux préfèrent rester dans
leur cellule par crainte des contacts avec le reste de la population carcérale
ou par nécessité, car le milieu physique, les programmes ou les possibilités
de travail ne cadrent pas avec leurs besoins ni avec leurs limites.
- Dans le système correctionnel fédéral, l'accès aux soins
chroniques, palliatifs et de longue durée axés sur les patients est
très restreint, et d'autres ressources sont nécessaires.
- Parfois, mon Bureau enquête sur des cas concernant des retards importants
dans l'obtention d'articles essentiels au bien-être et à la dignité
d'un délinquant, comme les appareils auditifs, les prothèses dentaires
et les produits d'incontinence pour adultes. Des régimes alimentaires spéciaux
sont rarement offerts aux délinquants âgés.
- Les membres du personnel ne sont pas suffisamment formés et équipés
pour répondre aux besoins des délinquants âgés, en particulier
ceux aux prises avec de graves problèmes de santé mentale et de mobilité,
ainsi qu'avec des troubles médicaux graves. Il faut offrir davantage de programmes
de sensibilisation et de formation au personnel de première ligne, et le
Service correctionnel doit recruter des employés ayant des compétences
et de l'expérience en gérontologie.
- Le système des indemnités et les possibilités de travail pour
les détenus ne conviennent pas à la situation particulière
des délinquants âgés. Certains d'entre eux ne peuvent pas travailler
en raison de leurs propres contraintes physiques, mais aussi parce que les occasions
d'emploi limitées dans les établissements correctionnels ne répondent
pas à leurs besoins spéciaux. De plus, le milieu carcéral n'offre
pas aux délinquants âgés des activités productives qui
les tiendraient occupés. Un grand nombre de ces délinquants passent
le plus clair de leur temps seuls dans leur cellule. Comme ils n'occupent pas d'emploi
rémunéré et ne participent pas à des programmes, ces
délinquants ont peu d'argent et donc peu accès aux articles essentiels
qui sont vendus à la cantine.
De toute évidence, il est urgent de faire mieux. Le manque de ressources
nous apparaît comme un obstacle important que le Service correctionnel doit
surmonter. Le SCC doit aussi s'assurer que des ressources humaines et financières
sont allouées pour répondre à ces besoins bien définis
et justifiés sur le plan juridique.
En guise de conclusion, je tiens à remercier le Comité spécial
sur le vieillissement d'avoir examiné la réalité peu connue
de certains Canadiens âgés, c'est-à-dire les défis que
présente le fait de vieillir avec dignité dans le contexte correctionnel
fédéral. J'aimerais profiter de l'occasion pour formuler quelques
suggestions à l'intention du Comité :
- En 2000, un sous-comité parlementaire a recommandé que l'on modifie
la LSCMLC afin d'ajouter les délinquants jeunes, les délinquants âgés
et les délinquants ayant de graves problèmes de santé à
la liste des groupes de délinquants ayant des besoins spéciaux. Si
le Sénat est appelé à examiner la LSCMLC, je suggère
que vous envisagiez un amendement de cette nature.
- Ce sous-comité parlementaire a également recommandé que la
LSCMLC soit modifiée pour que les délinquants condamnés à
une peine d'emprisonnement à perpétuité ou d'une durée
indéterminée et qui sont en phase terminale puissent être admissibles
à la libération conditionnelle pour des motifs humanitaires, ce qui
n'est pas le cas actuellement. Encore là, si le Sénat est appelé
à examiner la LSCMLC, je vous demande instamment d'envisager une telle modification.
- Enfin, je recommande que le Sous-comité encourage le Service correctionnel
à élaborer et à mettre en ouvre des programmes, des initiatives
et des services qui répondront à l'éventail complet des besoins
des délinquants âgés.
Je suis maintenant prêt à répondre à vos questions.
Merci.
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